Mémoire et breloques

« Certains témoins mentionnent qu’aux derniers jours du procès de Maurice Papon, la police a empêché un clown de rentrer dans la salle d’audience. II semble que ce même jour, il ait attendu la sortie de l’accusé et l’ait simplement considéré à distance sans chercher à lui adresser la parole. L’ancien secrétaire général de la préfecture a peut-être remarqué ce clown mais rien n’est moins sûr. Par la suite l’homme est revenu régulièrement sans son déguisement à la fin des audiences et aux plaidoiries. À chaque fois, il posait sur ses genoux une mallette dont il caressait le cuir tout éraflé. Un huissier se souvient de l’avoir entendu dire après que le verdict fut tombé :– Sans vérité, comment peut-il y avoir de l’espoir ? »

C’est par cet extrait évoquant un pseudo fait réel lors du procès de Bordeaux en 1998 que s’ouvre le roman « Effroyables Jardins » de Michel Quint paru en 2000.

En 1984, soit seize ans avant, l’écrivain Didier Daeninckx publie le roman « Meurtres pour mémoire » qui relate la dérive sanglante de la manifestation FLN d’octobre 1961 et évoque Papon sans le nommer. Dans la nuit du 17 octobre 1961, plus de 11 000 arrestations sont opérées, les manifestants (plus de 200) sont battus, torturés, assassinés, jetés dans la Seine. Un crime qui ne sera reconnu que quarante années plus tard.

Lorsque Daeninckx écrit « Meurtres pour mémoire », l’affaire Papon a déjà éclaté en 1981, mais elle est loin d’avoir le retentissement qu’elle aura par la suite. Pendant les seize ans de la procédure, l’ actualité en France va être rythmée par la difficile tenue du procès Papon. Ce roman policier a été l’un des éléments de la prise de conscience en France de ce problème posé par Papon en 1942 et dans les années 60. On peut dire que ce livre a pesé politiquement sur la façon dont les Français ont été obligés de regarder leur histoire en face.

En clair, nous avons perdu cette semaine un personnage romanesque qui finit aujourd’hui avec une misérable polémique médiatique à propos de la légion d’honneur placée ou non dans son cercueil. Le vrai roman de l’ancien secrétaire général de la préfecture de Gironde sera d’être le symbole de la complicité de certains hauts fonctionnaires français avec le régime nazi durant l’occupation allemande. Condamné en 1998 à 10 ans de prison pour « complicité de crimes contre l’humanité » pour son rôle dans la déportation des juifs et en fuite en Suisse, il n’a été arrêté qu’en 1999. M. Papon n’a purgé que trois ans de sa peine, car il a été libéré pour raisons de santé.

Pour beaucoup de monde et notamment d’algériens, un criminel s’en est allé dans l’impunité avec ou sans breloques. Tous les romans, tous les procès ne peuvent avoir qu’un seul but ultime: la recherche de la vérité, de la justice et de la mémoire.

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Published in: on 22 février 2007 at 7:20  Laisser un commentaire  

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